Suspiria de Dario Argento

Suspiria raconte l’histoire de Suzy Banyon (Jessica Harper), une jeune américaine qui décide de poursuivre ses études de ballet dans la célèbre académie de Fribourg. À son arrivée, elle fait la connaissance de la directrice, une dame à la beauté grimée par les âges qui l’encourage fortement à se plier aux exigences de la maison. Au fil des jours, les conditions d’internement vont se révéler épouvantables et le personnel de plus en plus inquiétant.

En 1977, Dario Argento a réalisé cinq films, dont trois accompagnés d’une bande son du célèbre compositeur Ennio Morricone. Trois films classés dans le genre Giallo empruntant à la littérature le mélange  d’épouvante et d’érotisme présent dans les collections Jaune (l’équivalent italien des Série Noire de Gallimard). Il a également réalisé Profondo Rosso, l’un de ses chefs-d’œuvre les plus aboutis, réunissant Macha Méril (Une femme mariée) et David Hemmings (Blow-Up), ainsi que le groupe de rock progressif Goblin avec qui il collabore pour la première fois. Il réussit également à trouver un ton duquel jaillira un art de la mise en scène mêlant lumière et musique porté par des images oniriques esthétiquement maîtrisées. Par-delà cette maîtrise, se distingueront de nombreuses références à l’Art nouveau, notamment en architecture, mais aussi à la peinture moderne, comme le tableau Nighthawks d’Edward Hopper reproduit quasiment à l’identique dans Profondo Rosso. Séduit par l’idée d’intégrer l’art dans son cinéma, c’est avec déraison et passion qu’il commence en 1976 le tournage de Suspiria, produit par Salvatore Argento, son père. Un film devenu une pièce majeure de l’histoire du cinéma.

Des cauchemars à la réalité

Première image extraite du film L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais. Seconde image extraite de Suspiria.

Dans Suspiria, Suzy expérimente les peurs que Dario Argento a vécues dans son enfance. Ayant grandi en Italie dans une imposante maison garnie de couloirs sombres, le réalisateur reprend avec habilité certaines de ces visions effrayantes pour les inclure dans son film, non sans d’abord les savonner de références artistiques issues de la culture populaire (Blanche neige et les sept nains de Walt Disney, le petit chaperon rouge des Frères Grimm), ou cinématographiques (L’année Dernière à Marienbad d’Alain Resnais). Le film se lance dès le début à la conquête d’un monde révolu que ses souvenirs ont transformé en un fantasme onirique et flamboyant jouant sur des effets d’optiques (immeuble spectaculaire, couloirs labyrinthiques, piscine à l’aspect démesuré, etc.) À l’occasion d’une interview donnée pour Tracks, une émission d’Arte, Dario Argento confie : «Petit, je vivais dans cette grande maison où chaque couloir me terrifiait une fois la nuit tombée… Je me prenais à imaginer qu’ils menaient à autre chose… ». Suspiria donne l’occasion à son réalisateur de matérialiser les peurs nocturnes qui l’ont fait divaguer dans des cauchemars informes et chaotiques. Certains de ses plans ne semblent d’ailleurs n’obéir à aucune logique ou linéarité, créant pour les personnages un chemin délirant qu’il s’agit, pour nous, d’essayer de suivre.

Un délire psychédélique en 3 points

Une jeune femme, les couleurs primaires et une musique entêtante

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Le premier des trois points, la jeune femme, sert le film de la même manière que Baudelaire servait la nature en transformant une charogne en objet de contemplation. Entendez par-là que ce qui l’entoure n’est que carcasses en décomposition et que l’horreur totale prend des aspects de beauté grâce à elle… Jessica Harper (Phantom of the Paradise) joue le rôle d’un jeune fille à la beauté pure, tout droit sortie d’une adolescence que l’on devine tranquille aux États-Unis. Autour d’elle, se forme un monde étrange l’entrainant malgré elle dans une danse macabre et gothique qui s’enivre de son innocence. Sa présence redouble de justesse lorsqu’elle se confronte à d’autres modèles féminins dans la maison. Les regards qui lui sont adressés se partagent entre affection et admiration. Plaçant la jeune femme au centre de ce tourbillon de forces maléfiques, Dario Argento réutilisera ce même procédé de dissonance à deux reprises dans les années 80 (Phenomena et Opera). La beauté juvénile d’une femme confrontée au monde, avec toute la noirceur qui l’inclut constitue sa marque de fabrique.

L’utilisation des couleurs primaires, bleu, rouge, jaune, jusqu’à leur saturation crée quant à elle une atmosphère que seule la peinture a pu auparavant nous présenter. Le corps de Suzy Banyon n’est soumis qu’à un seul moment à la lumière du jour, dans le cadre d’une scène orientée sous le signe de la rationalité. Nous y apprenons que l’histoire est tirée d’un livre de Thomas de Quincey, Suspiria de Profundis. Une œuvre décrivant un monde où trois sœurs règnent sans partage sur les ténèbres : Mater Suspirorium, Mater Lachrimarum et Mater Tenebrarum. L’une de ces trois se trouve à Fribourg et se fait appeler Helena Markos. En dehors de ce passage, Suzy est noyée dans un bain de couleurs sans possibilité d’en sortir, ne serait-ce que pour respirer. Selon qu’elle se trouve de profil ou de face, son visage reflète en continu les différents éclairages colorés. La première fois, il est possible de croire avec beaucoup d’imagination qu’il s’agit d’un film intégralement consacré à un songe alors que ce n’est pas le cas. Dario Argento réussit avec Suspiria à s’inscrire dans la lignée des grands réalisateurs qui ont cherché à éloigner le cinéma du théâtre pour le rapprocher des arts visuels (peinture, sculpture, architecture). La couleur est ce qu’Alain Resnais a trouvé dans l’architecture, à savoir un moyen de bâtir une œuvre lui obéissant comme un personnage et nappant la pellicule d’une impression bien plus forte qu’une parole. Agissant en véritables tableaux vivants, les plans de Suspiria se laissent contempler comme on contemple une peinture, dans une vraisemblance déliée de psychologie. L’œuvre s’appréhende dans la conjugaison d’un son et d’une image. Et c’est cet idéal, parcouru jusqu’alors à tâtons, que Suspiria atteint. On retrouve en effet dans les Dives du début des années 10, une volonté similaire de plonger dans l’essence de la peinture. Ce genre particulier de cinéma muet italien évoluait avec un mode opératoire à l’épure proche de Suspiria. Les Dives, qui étaient caractérisées par un maniérisme affirmé, dialoguaient avec la peinture futuriste d’avant-garde, et chaque corps prenait ses fonctions à l’intérieur de celles-ci, presque sans distinction, en se collant sur la toile pour l’animer. À partir de là, il n’y a qu’un petit point de technique à régler pour passer directement au cinéma d’animation. Le dessin et la photographie cinématographique ont rarement été aussi proches. La silhouette de la jeune Suzy Banyon se confond parfois intégralement avec le négatif, lui concédant comme seule marge de manœuvre une liberté de mouvement et d’expression au caractère fortement ostentatoire. Figée, le dos contre le mur, ce n’est, somme toute, qu’une succession de mimiques qui garantissent parfois la pérennité du récit. Dario Argento la présente comme une statue, immobile dans un état de terreur. Une image que l’on retrouve d’ailleurs utilisée dans beaucoup d’affiches du film, l’image d’un corps frêle, couteau à la main, terrifié, infiniment esthétique.

Le dialogue penture et cinéma est visible dans la comparaison de ces deux images. La première est une œuvre d’Emil Nolde, peintre expressionniste allemand du XIXe siècle, la seconde est un extrait du film. L’abstraction des couleurs est le dénominateur commun aux deux œuvres.

Les plans, manigancés comme des tableaux, sont soutenus par une musique omniprésente revenant en boucle, variant seulement d’intensité. La musique est comme pour le cas de la peinture, un moyen pour Argento de pousser le cinéma dans ses retranchements, lui infligeant même une nouvelle identité temporaire : un spectacle de couleurs et de sons. Tout le long de Suspiria, on peut entendre cet air composé par Goblin que Suzy, elle, n’entend pas mais semble vivre. La partition musicale opaque et dégénérée s’impose si fortement qu’elle devient l’incarnation des entités maléfiques de Thomas de Quincey, et se trouve être le premier garant de l’horreur. Un leitmotiv comme celui d’une boîte à musique, entêtant, d’abord traversé par des soupirs, puis percé par des cris, transparaissant l’angoisse. Un leitmotiv, sur lequel une figurine de ballet devient furie, dans un désordre de flammes, de corps calcinés, d’enfer.

Dario Argento, considéré à juste titre comme le maître du cinéma d’horreur, n’a cessé par la suite d’influencer ses successeurs. Le premier sur la liste est John Carpenter, ami du réalisateur, sensible lui aussi aux atmosphères sonores et à l’esthétique qu’elles engendrent. Le thème minimaliste et répétitif d’Ennio Morricone accompagnant La chose dans ses déplacements est un bon exemple. Plus récemment, Nicolas Winding Refn, a mis en scène dans The Neon Demon une beauté juvénile évoluant dans des décors nocturnes où chaque plan s’élève vers le rêve grâce à des couleurs primaires et une musique électrique.

Sina Regnault

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2 réflexions sur “Suspiria de Dario Argento

  1. Grand fan de Dario, et de tous ses films en général, j’ai trouvé ce que tu as écrit excellent. Je pense en effet que lorsque l’on s’intéresse de près à ce réalisateur, il nécessaire d’analyser ses films, où la moindre scène à priori banale peut se révéler importante…

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