Phantom of the Paradise de Brian de Palma

Dans une mégapole américaine se trouve un club, le Paradise, dont le propriétaire est devenu fou à l’idée de créer le spectacle parfait, Swan. Le compositeur Winslow Leach cherche quant à lui à y intégrer son équipe, suivi de près par une jeune chanteuse, Phoenix. Cette quête de la gloire conduira chacun à un examen de conscience auquel ils ne sont pas préparés.

La nouveauté à tout prix

Au travers des agissements d’un label qui porte le nom approprié de Death Records, Le Paradise cherche à mettre fin au rockabilly, encore en vogue à l’époque, à la « vieillerie » des musiques hippies, ainsi qu’à toute forme de passé musical tiède (Beach Boys en tête) pour créer avec obstination le sentiment que la nouveauté transcendera tous les genres. Présidé par Swan, Death Records dessine un horizon aux inflexions infiniment noires où le système récupère les individus et leurs œuvres pour les dévitaliser, les prenant grossièrement pour des machines à dollars ne devenant ainsi qu’une suite de signes, d’autocollants pour adolescents. Les nouvelles stars se retrouvent prises au piège de chansons qui ne leur appartiennent pas vraiment, contraints chacun d’obéir à une force qui leur est supérieure, et à laquelle ils doivent tout. Swan. Le film s’ouvre sur une scène d’entretien entre lui et son assistant évoquant clairement ce principe. Désormais, les stars seront fabriquées de toute pièce. Pourquoi se satisfaire d’une belle voix quand on peut emprunter çà et là un beau corps, un bon parolier ?  Une partie du film aurait pu s’appeler Frankansinger pour cette raison. Les créatures de Swan sont façonnées à son image, avide de notoriété sans cesse en passe de renouvellement.  Les jeunes chanteurs se ruent à sa porte en caressant le doux espoir d’être choisi. Le talent n’a plus rien à voir là-dedans, une carrière se monte au hasard, d’un geste de doigt dans l’obscurité. Chacun a une chance de briller, au moins le temps qu’une allumette prend à se consumer.

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À l’orée de la grande vague rock qui le précédera dans tous les domaines de la culture pop, Phantom of the paradise fait aujourd’hui l’effet d’un manifeste, voire d’une bible pour tout bon rockeur qui se respecte. Tout part de là, le cuir féminin des Motley Crüe, les masques de Kiss, les remakes musicaux de Faust… Réalisé en 1974, Phantom of the Paradise se mue en critique de notre société de consommation déboussolée, à la recherche désespérée d’icônes charismatiques, belles, étincelantes, au point de mettre sur un piédestal le premier mâle au corps de statue greque. Dans le Paradise, chaque artiste joue un rôle dont le créateur est lui-même dépossédé. Le règne de l’interprétation et des coquilles creuses est annoncé. Le public en délire, lui, n’y voit que du feu. L’odyssée rock entamée par Swan est mortelle dans tous les sens du terme. À la fois dans son côté spectaculaire et sa finalité. Et c’est justement par là que passera le plaisir infini des spectateurs.

Le concert de la mort

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Phantom of the Paradise annonce une société du spectacle dans laquelle la mort est érigée au rang d’exemplum. « Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. » écrit Guy Debord. Un non-vivant qui joue ici à être quelqu’un qui n’existe même pas. Seul compte la lumière l’auréolant. Dans un paradis artificiel où il est bon de périr, chanter équivaut à vendre son âme au diable. La scène sur laquelle les artistes se produisent est d’autant plus périlleuse qu’elle est le chef-lieu de l’enfer dissimulé sous un divertissement moderne. La recherche d’exhibition est le point de départ de ce pacte dépouillant l’être de son caractère. Phoenix (Jessica Harper) est une illustration sensationnelle de ce mouvement vers la néant. Désemparée d’âme, de réflexion, soumise au bon vouloir d’un tyran pour la seule raison d’avoir voulu accomplir quelque chose dans sa vie, elle travers le Paradise en perdant petit à petit tout ce qui la rendait attirante. Sa passion pour le chant, qui passe d’abord par la case des chœurs ornementaux à peine audible, se heurte finalement à un auditoire dépassé, sans goût, incapable de donner de la valeur à ceux qui en possèdent, coincé dans un état d’hystérie totale. Qu’il s’agisse de Phoenix ou non, chaque silhouette passant par les projecteurs est sujette à la vénération. Cela aurait pu être un cheval ou un poteau, l’effet aurait été le même. Le Paradise applaudit aussi l’accidentel, le prenant pour partie intégrante du spectacle, presque à l’aveugle, comme si la fosse était habitée par des morts-vivants munis seulement du pouvoir de crier. Jean-Baptiste Thoret, critique de cinéma, souligne à ce sujet : « Phantom of the Paradise est aussi une métaphore directe de l’énergie contestataire de la fin des années 60 qui va pactiser avec les grands studios des années 70 et perdre toute essence, toute individualité, toute âme, et mourir. »

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L’homme, qui pour certains est le seul animal producteur d’images a trouvé dans son histoire un moyen efficace de se divertir en montrant artistiquement sa propre mort. Que cela soit au premier siècle à Rome ou au XXe à New York, le divertissement humain a depuis toujours été empreint d’ultra-violence. Des réalisateurs comme Brian de Palma ou Oliver Stone (Natural Born Killers) ont réussi à dépeindre ce système où la mort amplifie fondamentalement le spectacle au lieu de le détruire. Phantom of the paradise est aujourd’hui un film culte jouant habilement de ce pressentiment pour notre plus grand plaisir.

Sina Regnault

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