Beau-Père de Bertrand Blier

Bertrand Blier, né en 1939, commence sa carrière âgé d’une vingtaine d’années en tant qu’assistant réalisateur de George Lautner. Il lui faut attendre plus de 10 ans pour avoir l’opportunité de signer un long métrage qui aura un impact sur le public : Les Valseuses, 1974. Un film qui lui permettra d’entamer une longue et rayonnante carrière, égalant même, au bout de quelque décennies, la notoriété de son père, Bernard Blier, comédien de l’âge d’or du cinéma d’avant 68. Fasciné par Luis Buñuel et Jean-Pierre Mocky, il réalise en 1979 Buffet Froid (2 ans avant Beau-Père) consacré notamment à l’aspect surréaliste que prend le crime une fois libéré de son caractère illicite. Dans Beau-Père, Rémi, un pianiste raté, fait face au choix difficile d’accepter ou non la garde de Marion, la fille de son ex-femme. 

La liberté

Les films de Bertrand Blier comptent parmi les trésors du cinéma français pour la raison évidente qu’ils abordent tous le thème de la liberté avec une grande justesse. La thématique de la liberté traverse ses œuvres à un degré tel que certaines sont devenues de véritables icônes pour nos mœurs légères. Chacun de ses films semble être un pied de nez à quiconque oserait mettre en doute une certaine liberté de penser et, par extension, de faire de l’art. Et quel art ! De véritables chefs-d’œuvre dans lesquels le choix d’obéir à l’émotion est la ligne directrice des personnages. Un choix qui, mené jusqu’à son comble conduirait tout droit à la censure. Si Les Valseuses demeure aujourd’hui un film reconnu, ce n’est pas un hasard, il s’agit de l’une de ses œuvres les plus accessibles, à la fois par son sens du casting et de ses phrases cultes que par la faible intensité de son immoralité. Une forme de folie correspondant au franchissement d’une barrière traversée d’ordinaire de nuit, dans l’alcool ou dans certains clubs. Il est chose aisée d’admettre que le monde entier nous a envié un jour ou l’autre cette éclosion de liberté, germant dans les années 70, libérant dans son élan des envies aussi risquées que celle d’aborder des sujets tabous comme la pédophilie. Beau-Père et avant lui Préparez vos mouchoirs en attestent : ce dernier reçoit l’Oscar du meilleur film étranger en 1978. Il n’est pourtant pas certain que le CNC lui accorderait une avance s’il devait être réalisé aujourd’hui. Globalement, la filmographie de Blier est insensée (par exemple 1,2,3 Soleil, improbable), non détachée de raison, mettant en scène des anti-héros attachants sans pour autant en faire une glorification de la marginalité. Les personnages de Blier sont des minables. Et ce qui nous touche, c’est bien entendu ce miroir sur nous-même, sur notre propre penchant pour la saleté, bridé à jamais par le contrat social. On pourrait énoncer la collection des personnages de Blier comme on fait l’appel dans une prison. Pierrot le mou, Bob de la jaquette, Alphonse la main froide. Et puis Rémi, Patrick Deweare dans Beau-Père. L’histoire de Rémi comporte tous les codes d’une bonne tragédie de l’antiquité revisitée.

Rémi et Marion choisissent le radeau

Beau-père ressemblerait presque à une adaptation d’un mythe grecque modernisée par un écrivain du XXe siècle. La jeune fille, l’homme vieillissant, les rivalités inter-âges, l’ivresse de la passion, sont agencés de manière à créer un puzzle pour leur propre histoire. Lorsque que Dewaere fait face à sa belle-fille, le doute n’est jamais exclu. L’histoire pourrait ne jamais avoir lieu. Seule demeure dans leur relation un goût pour l’aventure dont on peine pourtant à croire. La jeune fille échappe involontairement à un système de séduction ordinaire et le film en prend bonne note. Pour exprimer son idée sur l’amour, Blier choisi des dialogues, somptueux, magistraux, desquels s’élèvent une lumière, celle de la représentation bidimensionnelle de son essence. Mettant de côté l’action à proprement parler, l’intérêt du récit se joue dans des échanges, parfois simples, mais nécessaires. Passé un moment, la réunion entre Rémi et Marion dans la même pièce suffit à donner l’illusion qu’il se passe quelque chose de fort condamnable. La moralité appartient cependant à une autre sphère de pensée. Le père (en question) semble lui-même en être démuni. Le talent de Blier est qu’il arrive à nous faire croire que chaque situation est si pure qu’elle entre dans nos esprits comme situation normale. Il arrive que les chefs-d’œuvre mettent à mal notre appréhension de la normalité. Considérer que l’art, et à commencer par l’art cinématographique, ne puisse pas créer d’autres mondes, et à l’intérieur de ceux-ci, d’autres conventions auxquelles nous avons le droit d’adhérer est une erreur. C’est en cela que la 3D n’est déjà plus tout à fait de l’art car elle bloque cette conscience que l’on a de la « représentation » : jouir d’une image en y restant déconnecté. La pédophilie en 3D n’est pas acceptable, en revanche son illustration au cinéma peut se révéler fantastique. L’histoire de Rémi et Marion est appréciable uniquement à l’intérieur d’un système qui la rend admirable. Ce qu’il ne faut pas croire, par contre, c’est qu’il existe une légitimité à cette relation en dehors du cinéma, comme cela peut être le cas de Tenue de soirée (1986) par exemple. Dans Tenue de soirée, Blier met en scène des relations bisexuelles entre personnes de plus de 18 ans qui auraient aujourd’hui la possibilité légale de vivre ensemble. Rémi et Marion n’ont pas cette chance, et ne l’auront sans doute jamais, à part peut-être s’ils décident de s’envoler pour l’Arabie Saoudite, ce qui n’entre pas en considération puisqu’ils sont fauchés. Rémi donne des cours de piano à domicile et Marion fait du baby-sitting. En préférant le squat et la clandestinité, ils choisissent un cadre où leurs désirs ont une chance de s’épanouir, bien que leur aménagement tombe en décrépitude.

Blier et le cinéma populaire

Bertrand Blier fait, comme il le dit : « du cinéma populaire d’auteur. C’est-à-dire l’association d’un travail d’auteur, classique – par l’écriture, par le choix des histoires -, mais avec une mise en scène et une percussion qui lui permettra d’être populaire, c’est-à-dire être vu par beaucoup de monde. » Lors d’un entretien à la Cinémathèque de Toulouse en septembre 2013, il affirme que son but est de « toucher le plus grand nombre mais avec une recherche artistique. » Ce qui n’est pas un but des plus simples à atteindre. Dans l’histoire du cinéma, rares sont ceux ayant atteint cet idéal. Le plus célèbre est bien sûr Federico Fellini, un extraterrestre au talent démentiel. Pour le reste, l’élection revêt des aspects de grande loterie. Les goûts de chacun varient selon les décennies. À noter que Beau-Père reçoit le prix du meilleur film étranger en 1982 à la Boston Society of Film Critics Awards après avoir été sélectionné à Cannes l’année précédente.

Sina Regnault

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