Bleu de Krzysztof Kieślowski

Des 3 couleurs (cycle de 3 films) du réalisateur polonais, Bleu est sans doute son plus beau. Fonctionnant indépendamment des autres, la première couleur du drapeau français raconte l’histoire de Julie (Juliette Binoche), veuve d’un grand compositeur dont le décès précède de peu la sortie d’une symphonie intitulée « Concerto pour l’unification de l’Europe ». Amoureux de Julie, Olivier (Benoît Régent) tentera d’élucider les raisons pour lesquelles elle ne souhaite pas donner vie à cette musique. Vivant recluse dans son appartement de la rue Mouffetard, cette femme qui a tout perdu (un enfant, un mari, une mère, une maison) continuera cependant d’exister.

Injecté de détails : une nappe, un rideau, une affiche, un paquet de chewing-gum, filtrés ou simplement éclairés par une coloration générale, les films du cycle, dont Bleu, sont des tentatives de narration accompagnées d’un corps étranger : une couleur. Bleu est le plus beau film de ce cycle notamment parce que cette couleur fait des merveilles lorsqu’elle est implantée au cinéma. Le bleu est la couleur onirique par excellence. Il est bien plus agréable pour les yeux d’éclairer la piscine Molitor de lumières néon bleu que de l’éclairer de rouge ou d’une lumière blafarde quelconque (blanche). Sa présence a pour effet de nous montrer des images oscillant entre la sérénité et la mélancolie. Le visage de Juliette Binoche a ceci de radieux que Kieślowski le voile de cette couleur de choix. Ce qui n’est pas le cas de celui de Julie Delpy dans Blanc, son échec dans cette trilogie. La maîtrise du montage à l’intérieur de cette couleur bleue génère le premier intérêt que l’on porte au film. Un intérêt esthétique. Les tenants et aboutissants vont de pair avec ce choix de mise en scène. La photographie de Slawomir Idziak et les décors de Claude Lenoir lui obéissent presque aveuglement et sans rébellion. La mise en scène de Rouge est déjà quant à elle plus indécise, irrésolue par rapport à sa photographie et le reste. Le rouge est (malgré la qualité de cet autre film) déjà trop visible pour être soudé à l’œuvre. Ce qui porte Bleu est aussi une mise en scène sonore, cette fois, qui suit des mouvements physiques, créant une atmosphère limpide. L’arrière d’un camion poubelle broyant les partitions de la symphonie se transforme en illustration de la cacophonie qui frappe la jeune veuve. Un plan qui résout en quelques secondes la difficulté de montrer ce passé paisible qui disparaît…

Retraite anticipée du monde des vivants

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Juliette Binoche (Mauvais sang, l’Insoutenable légèreté de l’être…) est dressée cette fois sur talons hauts, les poches pleines d’argent, incarnant une élégante femme de goût en retrait stoïque par rapport à la mauvaise fortune qui la touche. Une retraite que l’on pourrait qualifier de perte du cœur, de dénigrement extrême, d’arrêt de l’amour. Lorsqu’on lui pose la question « Quelle est votre occupation ? » Julie répond : « rien du tout. ». Rien. Pour l’éternité. Désormais rien ne peut s’attacher à elle, pas même une portée de petites souris dans son placard. Au fil de sa retraite, elle découvre que Paris, le monde qui l’entoure, n’est cependant pas éteint de toute poésie. Les rues dégagent une musique. Ses rencontres avec un clochard et une prostituée se révèlent parrains d’optimisme. Tout comme Olivier, compositeur également, qui la suit partout. Peu à peu, Julie sort du « rien » pour aller dans l’humour, la gentillesse, la compassion avec la souffrance des autres. Bleu est un film sur cette force intérieure, propre aux soldats de 14 ou aux grands malades, permettant toujours de trouver un chemin vers un retour à la normalité, à la vie en société. Film intime pour l’actrice Juliette Binoche, elle commente l’œuvre de ces quelques mots : « Je crois que lorsqu’on est très proche de la mort, la vie prend un dessus formidable… C’est un film qui moi m’a donné envie d’avoir un enfant, qui m’a donné envie de vivre. » (France 3, le 12 septembre 1993). Ce qui sera chose faite puisqu’elle recevra le prix d’interprétation à la Mostra de Venise la même année, un prix qu’elle ne pourra aller chercher suite à son séjour en maternité. Kieślowski, lui, recevra le Lion d’Or, un Ours d’Argent pour Blanc puis pléthore de prix pour Rouge avant de décéder l’année suivante, en 1996.

Titre officiel : Trois couleurs : bleu

Sina Regnault

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