La Corruption, chef-d’œuvre de Mauro Bolognini

Diplômé d’une institution catholique suisse, Stefano entretient le rêve d’entrer dans les ordres afin de devenir le premier prêtre de sa famille. Son père, Leonardo Mattioli, riche éditeur milanais abonné aux fastes d’une Italie en plein boom, méprise ce choix. Avec l’aide de Rosanna, sa maîtresse, il élabore une stratégie pour le faire changer d’avis. Face-à-face mental entre un père et un fils (Alain Cuny et Jacques Perrin), La Corruption est un film abordant avec intelligence le thème de la défaillance de notre volonté. 

Dernière croisière avant de disparaître

Dans La Corruption flotte une impression de fin des temps correspondant à ce passage vers l’infini que souhaite Stefano. Quelques jours voire une semaine suffisent à son entourage pour s’en apercevoir. D’abord présenté à l’ensemble de la maison d’édition puis aux amis de son père, Stefano ne s’intègre pas, laisse les conversations filer autour de lui et se concentre sur des points de détails que personne ne regarde. Arraché à son milieu naturel (la raison à l’intérieur de l’école), le jeune diplômé traverse Milan et les Îles Pontines habité par un scepticisme gênant. Autant pour son père dominant que pour quiconque l’approche. La rencontre avec un employé suicidaire finira de détruire l’espoir qu’il porte en la vie civile. Sur le bateau se joue cependant une opération de petite envergure, orchestré par son père et censé contrer ce négativisme. Véritable maître de la manipulation et Dom Juan sans remords, Leonardo n’aura pas à faire de grands efforts pour voir son plan évoluer dans son sens. Un plan qui avance d’une facilité déconcertante, au rythme des vagues, abattant sur son passage toute forme d’esprit révolutionnaire, guidant la puérilité vers l’âge adulte, vers ce monde dangereux qu’il faut accepter sans sourciller, ou sinon pour s’en aller, à jamais. Au fil de cet écrasant séjour se développe également un sentiment de claustrophobie que seul lui et le spectateur sont capables de percevoir, un sentiment proche de la séquestration des sens pour le jeune homme, renforcé pour nous par le jazz ensorcelant de Giovanni Fusco (talentueux compositeur italien proche d’Antonioni et d’Alain Resnais).

Mauro Bolognini

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De gauche à droite : Bice Brichetto, Luchino Visconti, Monica Vitti, Mauro Bolognini caché par la toque de Valentina Cortese et Franco Zeffirelli, Lucia Bosè. Archivio Bice Brichetto

Assistant réalisateur de Luigi Zampa à la fin des années 40, Mauro Bolognini apprend le métier auprès du géant. Zampa est un adepte du néoréalisme et des films aux messages politiques accompagnant le passage de l’ancienne Italie fasciste à l’ère de la Gauche et de ses grands politiciens opportunistes, corrompus, voire franchement liés à une organisation criminelle ; ce qui sera source de terrorisme auprès d’une population fatiguée, en proie à la fuite vers d’autres pays, la France, l’Allemagne, et d’autres continents, l’Amérique. Cette expérience avec Zampa lui permettra d’obtenir des subventions pour son premier film : Une fille formidable en 1953, l’une des premières apparitions de Sophia portant le nom de Loren (avant cela : Lazzaro, et encore avant : Scicolone). Enchaînant les films avec plus ou moins de succès à la Cinecittà, Mauro Bolognini rencontre l’amour du public à une échelle internationale avec Le bel Antonio (1960), film franco-italien avec Marcello Mastroianni, Claudia Cardinale et Pierre Brasseur, écrit par Pasolini. Trois ans après La Corruption sort en salles. 1963, probablement l’une des années les plus impressionnantes de l’histoire du cinéma en termes de sortie. Pendant le tournage du film de Bolognini sortent, entre autres, tous les chefs-d’œuvre suivants : La Grande Évasion de John Sturges, Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, Mélodie en sous-sol d’Henri Verneuil, Les Tontons flingueurs de Georges Lautner, Le Mépris de Jean-Luc Godard, et bien sûr l’implacable monstre, l’énorme Huit et demi de Federico Fellini, plastron du cinéma italien tout le long du XXe siècle. À la fin de l’année, le 5 décembre précisément, comme pour terminer ce repas d’une note sucrée type étouffe-chrétien, sort La Corruzione, un film qui ne laisse aucune place à la vision d’un monde pur, léger et facile à appréhender. Film lui-même clôturé par une scène obsédante de danse qui annonce l’entrée dans l’âge d’Or des années 60 pour le cinéma, ou peut-être même du siècle entier pour la culture populaire.

Sina Regnault

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