L’avventura de Michelangelo Antonioni

Si vous êtes à la recherche de plans cinématographiques classés dans la catégorie « majestueux », ce film est fait pour vous. L’avventura de Michelangelo Antonioni est aujourd’hui vu comme un bijou d’esthétisme, ainsi qu’un film faisant preuve d’une audace remarquable, le rapportant à ce que l’art du début du XXe siècle a appelé avant-garde, ce qui des décennies plus tard, transposé au cinéma, fut appelé la modernité. Film novateur jouant avec la technique pour nous offrir une impression de renouveau artistique encore valable aujourd’hui. L’avventura narre le récit d’Anna (Lea Massari), jeune femme mariée à Sandro (Gabriele Ferzetti) qui préfère disparaître plutôt que d’affronter la dure réalité d’une vie faite de normalité angoissante. Avec la participation de Claudia (Monica Vitti), meilleure amie d’Anna, le petit groupe de vacanciers part à sa recherche dans l’archipel qu’ils sont en train de visiter.

L’avventura, film feu d’artifice d’Antonioni, est aussi le film que la terre entière a retenu de sa filmographie incluant son épouse, la magnifique Monica Vitti. Par la suite Antonioni remportera les 3 plus hautes récompenses, à savoir les prix ultimes de Cannes, Berlin et Venise, à une époque où ces festivals définissaient plus que jamais l’itinéraire du cinéma. Se positionnant en tant que rival de À bout de souffle de Jean-Luc Godard en termes de création en 1960, ce film a contribué à faire de son réalisateur une personnalité importante du cinéma, près de 10 ans avant Blow-Up, wagon de tête de tant de films s’y référant. Sa réception à Cannes cette année-là fut cependant assez particulière. Un interview de Vitti visible grâce aux éditions Montparnasse témoigne de cet état : « La projection de L’avventura fut dramatique. Dès le générique de début, le public s’est mis à ricaner. Ils riaient des choses les plus graves. Ces scènes si difficiles à tourner auxquelles on croyait tant. Ça a duré tout le long du film. Le peu de gens qui ont vraiment regardé le film, l’ont aimé. En sortant de la salle, je pleurais comme une enfant. J’avais l’impression que tout le travail et tout l’engagement que j’avais fourni pour que ce film soit un succès, étaient vains. On croyait tous en ce film et c’était un désastre. Tous ces gens riaient dans cette salle mondaine. Le lendemain, ce fut incroyable. Dans le hall de notre hôtel, il y avait une longue liste de noms de personnes importantes : des réalisateurs italiens et étrangers, des journalistes, des critiques, des écrivains. Ils avaient tous vu le film. Cette longue énumération était précédée par ces quelques mots : Hier soir, nous avons vu le plus beau film jamais projeté dans un festival. » Une déclaration à apprécier en vidéo pour se rendre compte de sa beauté, où l’on voit une jeune femme à l’image de son personnage, les cheveux au vent, adoptant la même attitude depuis la terrasse d’un grand hôtel de Cannes que du haut d’une falaise des îles Éoliennes sur laquelle a été tourné le film.

L’errance au cinéma

Cinéaste de l’amour disparu et de la disparition en général, Antonioni a écrit ses plus belles lettres à l’aide d’une équipe qui l’aurait suivi jusqu’aux tréfonds des terres méditerranéennes, et au-delà. Dans Le cri, La nuit, L’éclipse, dans Le Désert Rouge, dans la province de Rome et le brouillard, Identification d’une femme, sur le sable du désert africain, Profession : reporter, et même dans le désert des Mojaves dans l’éclatant Zabriskie Point. Ce dernier, tourné en Amérique presque d’une manière de visite extraterrestre, entraîna plus ou moins dans son élan l’émergence du nouvel Hollywood, en opposition à une ancienne façon de faire des films, cloitrés dans des studios, régie par des codes post seconde guerre mondiale. Mais loin de ces considérations étrangères, Antonioni signe par la suite des films tous européens, et talentueux, jusqu’à Par-delà les nuages, sa dernière œuvre du XXe siècle. Le Périlleux enchaînement des choses inclus dans un film à sketch, Eros, a été sa dernière création, en 2004. Plusieurs de ses films offrent ce sentiment propre aux œuvres d’avant-garde regardées aujourd’hui : un je-ne-sais-quoi familier puisque tout leur a succédé. La genèse est cependant visible à l’écran : une mise en scène d’un fort caractère, dissonant avec le cinéma de son temps, avec la façon de montrer l’expérience d’une vie, et ses astuces de genre. Mais à côté de ce sentiment, à côté la « disparition », se dresse le vaste sujet de l’errance, expérimentée par l’ensemble des personnages d’Antonioni. On découvre en regardant ses films qu’aucun d’eux ne sait vraiment où il va, et que se laisser bercer par le peu d’envie qui nous anime est une décision importante. Et ce, même si l’on ne sait pas tout à fait ce que l’on cherche.

La recherche interminable

Pour trouver Anna, le chemin est long. Lent. Antonioni filme cette recherche de la façon la plus réaliste qui soit, pareille à la vie, où l’on se perd dans ses pensées face à la nature. Grâce à celles-ci, sur l’île volcanique de Lisca Bianca, naît une étincelle. Quelque chose de déjà similaire à l’amour. Faisant tantôt œuvre d’hommage pour Anna, tantôt idylle en devenir, Sandro aime Claudia parce qu’Anna n’est plus là. De la sincérité poussée à son comble. Une femme est une femme, songe Sandro, et celle-ci a tout pour plaire : la nonchalance de ceux que l’on souhaite suivre, et la fidélité dans l’amitié. Impassible face à la mer, à ce qui se passe autour de lui, Sandro feint cette recherche d’Anna, en réalité c’est une quête pour l’amour, l’amour de Claudia, par exemple. Ce qui a pour conséquence de prolonger au-delà des îles cette impression de recherche, qui se déplace peu à peu, et devient interminable, sous un soleil de plomb, guidée dans la lenteur par cette oisiveté propre à tout dandy détaché du monde. Une aventure secrète, un brin excitante, aussi bien pour nous que pour eux – que le folk traditionnel sicilien entraîne vers sa concrétisation. En ville, Claudia chante par-dessus une chanson de Mina comme pour se libérer de sa fidélité à Anna. La musique accompagne les mœurs. Telle la mélodie à la présence timide, le Bolero Avventura de Giovanni Fusco, l’une de ses plus belles compositions. Un air qui ouvre leur histoire, puis accompagne dans l’ombre nos deux aventuriers.

Derrière la caméra, l’amour

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Michelangelo Antonioni, le couturier Valentino et Monica Vitti au Café Greco de Rome, en 1985. Image extraite du livre Portraits du photographe Helmut Newton. Schirmer Art Books

Sur l’île de Lisca Bianca, le tournage de L’avventura fut particulièrement difficile. Comme dit justement l’épouse du réalisateur : « tourner un film d’Antonioni est une chose hasardeuse. C’est vraiment imprévisible. C’est un des éléments qui en fait un moment important dans la vie ». Forcé de s’alimenter de restes, de pain dur ou de conserves pour le petit déjeuner, elle et l’équipe dormaient peu, souvent réveillés à 4h du matin par une odeur de soufre. Les témoignages rapportent qu’à un moment le producteur Amato Pennasilico a fui l’île, baissant les bras face à ce calvaire. La pluie, le vent, les orages les bousculaient sans arrêt, au point où le film dans l’esprit de son actrice principale devenait l’expérience de sa propre aventure, liée au choix comme conjoint d’un homme passionné, froid et sévère. « Tout s’est mélangé, la fiction, la vie et les émotions ». Pour tenir derrière la caméra, il ne pouvait exister que cet amour. De Monica à Michelangelo, et inversement, de Michelangelo à sa muse, pour qui il a donné sans compter : tout à la fois son énergie, ce qui lui permettait de tenir l’ensemble de l’équipe sur ce rocher, son argent, appartement luxueux de la via Vincenzo Tiberio à Rome ou cocon discret en Sardaigne, La cupola, et de sa propre personne, acceptant la tromperie (Vitti et Carlo Di Palma) avec maturité. Leur idylle de coulisse ne durera hélas pas éternellement. Ils se séparent en 1966, pendant le tournage de Blow-Up. « Les films de Michelangelo plaisaient à une élite mais le grand public se moquait de nous » déclarera-t-elle. Une fois la tromperie dévoilée au grand jour, répétée à tous dans la pure tradition italienne « La Vitti incapable de communiquer était devenue un cliché au même titre que le Sicilien jaloux et le Génois avare ». Ainsi passant de cet amour quasi divin sur l’île volcanique, engendrant la création d’une œuvre les dépassant (marquant le cinéma), à cette haine comme entre deux étrangers, le couple s’est trouvé un destin de légende. En 1985, Antonioni est frappé d’Ictus, une attaque cérébrale qui lui fait perdre l’usage de la parole et de la main droite. Nous ne savons pas combien de temps cela a duré et s’il s’agissait de séquelles incurables, ni même si l’attaque survint avant la photographie, en revanche ce que nous savons, c’est que l’ambiance, en cette matinée de 1985 au Café Greco, devait être particulièrement assommante.

Sina Regnault

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