La Fête sauvage de Frédéric Rossif

Film davantage de cinéma que documentaire, La Fête sauvage (1976) de Frédéric Rossif est le plus beau film sur les animaux sauvages jamais réalisé. Ode sincère à nos compagnons terrestres, La Fête sauvage est un opéra conjuguant l’ouïe et la vue sur une partition de Vangelis. C’est aussi la fête que font à chaque instant les animaux en liberté et qui continuera bien longtemps après notre extinction. Les textes qui accompagnent les animaux sont de Madeleine Chapsal et Frédéric Rossif. Les acteurs Evelyne Dress, Gérard Falconetti et Myriam Mézières les récitent comme on récite la messe, avec une intonation presque mystique.

Orson Welles a dit au restaurant Le Fouquet’s : « Un film repose tant sur le rythme. Il est tellement plus proche de la musique qu’une tragédie théâtrale que si le son et le rythme de ce son, surtout le rythme, sont faux, l’image ne pourra pas sauver le film. Tout est dans le rythme. L’ouïe est le sens essentiel. Il faudrait pouvoir tourner un film dos au plateau. » C’était en 1982, le jeudi 25 février aux alentours de 13h pour être précis, lors d’un déjeuner avec le Syndicat Français de la Critique de Cinéma. Ces quelques mots suffisent pour résumer la pensée de Rossif sur le fait de faire un film. Les archives de Zoroastre le montrent à l’œuvre derrière la caméra, il disait avant chaque prise « Attention, moteur, musica ! ».

Musique

Au cinéma La Pagode cette fois, en 2004 : « C’était de l’art ; la musique ça complétait pas, c’était directement le film, il y avait un mélange de sons, d’images, de voix, de tout » dit l’un des collaborateurs de Rossif. « Ils nous a poussé tous dans nos derniers retranchements techniques » souligne un autre. Beaucoup d’efforts et d’implication pour un rendu à part. En Afrique, et un peu partout dans le monde, l’équipe de tournage a utilisé un micro parabole, fabriqué pour l’occasion. Un outil d’un mètre de diamètre capable d’attraper très loin et de restituer de façon intelligible les bruits. Un mètre de large à la focalisation importante sur le sujet, avec un viseur qui permet de recevoir le caractère original des animaux. La parabole, contrairement aux micros canon en forme de bâton (Blow Out), supprime les bruits ambiants, chose impossible avec les bonnettes à poils. « Un suricate, ça fait vraiment pas beaucoup de bruit » continue-t-il, « un bruit : il voulait un bruit de suricate… » Bruit obtenu et incrusté dans les images si naturellement que l’on pourrait croire à une reconstitution en studio d’un bruit s’en approchant, surtout lorsqu’il est entremêlé de la composition de Vangelis. C’est donc par là qu’il faut comprendre cette injonction  « Musique ! » avant chaque prise. La musique est pour Rossif la clé qui nous permet de reconstruire notre mémoire. C’est en écoutant le Requiem de Verdi que l’on peut mesurer ce qui s’est passé dans le monde, à un moment donné. C’est en l’écoutant que l’on peut voir, que l’on peut ouvrir cette porte vers le passé. C’est pour lui une obsession. La musique n’est pas seulement faite avec des instruments humains mais elle est aussi globale, c’est un son qui sort du monde, des gens, des animaux, de leur corps. Chaque émission peut devenir musique. La difficulté cependant, c’est d’écouter, d’enregistrer, de remonter un tas de documents rapatriés çà et là pour en faire de l’art. Vangelis Papathanassíou est au courant, de même que les adeptes de la musique concrète ou minimaliste (le début de Different trains de Steve Reich aurait pu être enregistré directement en visant une locomotive). Sa composition mêle percussions, chants de la tribu des Bushmen, un synthétiseur dans lequel se trouve un vaste panel de tonalités, et des cris. Point final qui est lui-même monté avec les images après leur captation. La musique est dite « générale » car les voix des acteurs aussi semblent se glisser dans ce bazar de sons avec justesse, sans fausses notes. Après le film, dans les années 70, sort le vinyle de la B.O où l’on retrouve uniquement la partie de Vangelis, sans l’intégralité des cris et les voix off. Un choix du label Barclay. C’est en écoutant le vinyle que l’on se rend compte que la musique est ailleurs, qu’elle existe véritablement dans le monde. Dans la fête par exemple. Musique générale que Welles souhaitait écouter de dos.

Moteur

Le contre-exemple à l’époque c’était Disney, des films anthropomorphiques où l’on voit des animaux portant fièrement des noms que l’on donne aux enfants, tels des humains à l’état premier, et qui domine encore aujourd’hui la case des films animaliers, y compris dans le documentaire. Discovery Channel et la BBC sont des média qui alimentent encore cet héritage Disney. À partir du moment où la narration d’une vie animale isolée est faite, la barrière est franchie, l’objet bascule vers l’anthropomorphisme, car il faut nommer l’animal pour le reconnaitre au milieu des autres, à défaut de l’appeler numéro 6, 7, 10. Suivre linéairement les animaux les rend humain. « On va essayer de faire l’inverse » a dit Rossif à son équipe, ce qu’il faut, c’est essayer de les rendre être vivant. Dans La Fête Sauvage, les animaux s’appellent : « La panthère, le danger absolu. », « Le rhinocéros, la préhistoire vivante. » Pour le reste, la place est donnée aux mythes, aux dires de certains hommes proches au possible de l’état sauvage, les Bushmen ou d’autres, non cités. Déclarés indépendamment de toute narration, répétés à outrance dans le texte de Madeleine Chapsal, les termes « premier », « le plus » insufflent à l’œuvre une impression d’absolu, de regard depuis les nuages – un recul nécessaire. Un texte qui est là pour nous faire prendre conscience de ce que l’on a oublié. Nous ne sommes pas les premiers et nous ne dominons pas le monde. Nous y cohabitons. Le choix de ne pas donner de noms mignons aux animaux a également pour but de les respecter. C’est ce respect, si visible dans le film, que l’on se doit de retenir. Les plans de folie d’oiseaux garantissent l’absence de récit. Les transitions sont des flamants roses au ralenti. On passe de Thoiry à la Namibie en un battement d’aile. Il n’y a pas telle action qui se passe ici, telle autre là-bas, le montage a été fait pour nous donner l’illusion que les animaux agissent partout dans le monde avec le même instinct et que nos « récits » sont des constructions qu’il s’agit d’oublier. Babar et Simba n’existent pas dans le monde animal. Il y a seulement la vie sauvage. Une vie que l’on n’a pas le droit de capturer de la sorte, par le récit, ni par n’importe quel autre moyen d’ailleurs, seulement en vidéo et en son à la rigueur, et encore, non sans les laisser libres à l’intérieur de la bobine. Frédéric Rossif a réussi avec La Fête Sauvage à retranscrire cette liberté. Il nous donne l’impression que les animaux sont libres de circuler où ils veulent sur terre, passant d’un continent à l’autre, c’est la magie de l’absence de narration. En changeant de scène aléatoirement, chaque animal, petit ou grand est fort d’une existence qui lui est chère. L’insecte aussi bien que le fourmilier occupe la même place, il n’y a pas de « dominant », de « dominé », de « meurtres ». En revanche, il y a la mort, un mot unique. Dans le film, lors des attaques, la voix off dit que « c’est la mort ». L’importance de La Fête Sauvage se trouve là : c’est un film qui par son art du découpage, par son choix de rythme, replace la vie sauvage là où elle doit être, c’est-à-dire séparée de nous, de notre vocabulaire, de notre culture occidentale mondialisée. Rossif et son monteur Dominique Caseneuve ont obéit aux transitions que les animaux dirigent eux-mêmes en sortant du cadre. L’origine de ce montage merveilleux est l’accidentel. Des plans comme celui de la frégate, en dehors de toutes les normes du cadrage, étaient si difficiles à réaliser que l’attitude imprévisible de l’oiseau, selon qu’il est excité ou passif, est en réalité le premier compositeur du rythme des coupes. C’est l’animation des animaux, même au ralenti, qui décide de ce que va être la scène suivante. Le film n’est cependant pas délié de cap qui est de passer d’un état brutal à un état tendre, et inversement, en parfait accord avec le caractère originel de la vie sauvage : une alternance entre la mort et l’amour, le temps de la chasse, le temps de la reproduction.

Le ralenti

Le ralenti fait voir différemment la tendresse, fait voir autrement la mort, il permet de rendre compte de la conscience des animaux lorsqu’ils sont en pleine action. Lorsqu’un bouquetin court à pleine vitesse au bord d’un précipice, il pense à quelque chose, il est habité par une force qui le fait voler sur les rochers sans tomber. Cet animal est une aberration de la logique. Un fait naturel qui rend confuse ou inaboutie la logique humaine naissant dans l’antiquité. Cette aberration devient visible dans le ralenti. L’animal pense sans arrêt, avec une univocité parfaite, lui permettant ce que la méditation et l’Asie caresse : la légèreté du corps. Qu’il s’agisse d’attraper une proie ou de parader, le corps des animaux est absolument léger. Le ralenti dans La Fête Sauvage est nécessaire à la bonne réalisation de son projet : rendre crédible la présentation des animaux. Un projet qui équivaut à voir leur conscience, et qui rend la liberté aux animaux dont on a capturé les images.

Faire du ralenti (avec précision) dans les années 70 n’était pas chose évidente. Rossif et son équipe ont demandé à Claude Chevereau, revendeur parisien dont le slogan était « Au service du cinéma » d’essayer de se procurer pour certaines scènes la Photo Sonics qu’utilisait l’armée américaine au Vietnam, pour filmer au ralenti l’impact des bombes. Rossif et son équipe l’ont eu et ont changé la monture pour pouvoir filmer avec du 16 millimètres. La Photo sonics GV (Grande Vitesse) 16 mm était une caméra reflex capable d’atteindre les 500 images/seconde. Celle de Rossif allait à 300, sinon la machine consommait bien plus que ce qu’ils pouvaient gérer. Avec la Photo sonics, en descendant à 100 images, puis à 24 images, l’image devient fixe comme le plan du paresseux. « Filmé au ralenti, ça a l’air cloche mais c’est très impressionnant : cela renforce son côté humain », signale le cadreur au cinéma La Pagote. Cela renforce son côté de créature avec une conscience, aurait pu corriger Frédéric Rossif. S’ajoutent à cette trouvaille de longues focales encore à l’état expérimental. « Rossif cherchait à pousser tout dans ses limites… » focales inédites, caméra bricolée, micro fait maison, afin de s’approcher le plus possible de ce que sont les animaux.

Les premiers…

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« Ils sont la première forme dessinée par la première main sur le mur de la première grotte. Ils ne sont pas seulement nos ancêtres, ils sont nos prédécesseurs. Le premier cauchemar des enfants. Ils sont nos premiers compagnons du songe. », affirme Rossif. La liste est longue depuis la préhistoire. Un événement va venir confirmer ces informations. Cela se passe en France, d’une manière accidentelle.

En septembre 1940, le chien d’un petit garçon en promenade aurait essayé d’attraper un lapin réfugié dans un trou de 20 centimètres menant à une vaste cavité. C’est la découverte de la grotte de Lascaux. Peu de temps après des milliers de personnes (au rythme de 1500 par jour) se ruent pour voir ces cavalcades éclatantes d’aurochs, chevaux, cerfs « qui sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière la tête haute » (J.Clottes). Ces peintures d’animaux sont pareilles à une fête. Leurs créateurs anonymes et Rossif forment une même famille caractérisée par la même sensibilité. Le désir de visiter cette grotte et le plaisir face à ce film est de la même nature. Ces deux œuvres ne sont ni éducatives, ni documentaires, ni historiques. À la manière d’une exaltation provoquée par le syndrome de Stendhal, La Fête Sauvage est une mise en scène de ce que les anciens ont vu et de ce qu’ils ont peint. Et qui s’apprécie aussi bien en fermant les yeux que sur un grand écran.

Sina Regnault

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