Rencontre avec Dario Argento au PIFFF – Paris International Fantastic Film Festival

À l’occasion de la sortie en Blu-ray de son 10e film : Opera, Dario Argento revient sur les bases qui forment son art de la mise en scène (vénérée par beaucoup de cinéphiles).

Né en septembre 1940 à Rome, Dario Argento commence sa carrière en tant que journaliste dans le quotidien romain Paese Sera. C’est en écrivant des critiques sur le cinéma qu’il décide de devenir scénariste. Sa collaboration la plus connue se fait avec Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest, au côté de Bertolucci. Un trio romain de légende. S’ensuit ce qu’on appellera plus tard sa « trilogie animale », trois films policier du genre Giallo. Et plus tard encore, après l’un de ses chefs d’œuvre du genre : Profondo Rosso, arrive une vague de films d’horreur dont les plus célèbres sont aujourd’hui Inferno et Suspiria.

Pour l’amour du cinéma a rencontré ce « maître de l’horreur ». Nous vous proposons ici de lire le résultat de cette rencontre. Dario Argento a souhaité répondre à nos questions en français pour rendre hommage à ses quelques années passées à Paris où il s’est découvert une passion pour le cinéma, notamment en fréquentant la Cinémathèque.

Sina Regnault : Il y a quelque chose que l’on remarque en regardant vos films, c’est la présence des animaux, des insectes. Ce que je voudrais vous poser comme première question, c’est : qu’est-ce que cela signifie ? Quelle est la valeur de ces animaux dans votre cinéma ? 

Dario Argento : Ils sont présents dans notre vie alors c’est juste aussi qu’ils soient présents dans la vie racontée par le cinéma. J’aime beaucoup les animaux. Je suis très intéressé par les animaux, les insectes, par les autres formes de vie, pas seulement humaines. Ils ont une force intérieure qu’il faut essayer d’exploiter, à quelque moment que ce soit. J’aime beaucoup travailler avec ces « autres acteurs », comme on dit.

Vous avez vu un film qui s’appelle La Fête sauvage de Frédéric Rossif ?

Si (Oui).

Parce que pour le coup, j’ai trouvé que c’était un travail formidable qu’il a fait sur les insectes, sur les animaux, et je crois qu’il était assez connu en Italie.

Oui, il est très connu. C’est un très beau film. Il a fait un travail grandiose de mise en scène.

Ressorti récemment en Blu-ray.

Tout à fait… Formidable.

William Couette : Dans votre cinéma, on a l’impression que la nature est souvent un allié de l’héroïne ou du héros, c’est comme si à l’état naturel, l’homme était plutôt bon et que à l’état de société, il était perverti.

Oui, on peut dire ça. J’aime la nature alors c’est pour ça que dans Opera, elle (Betty : Christina Marsillach) embrasse littéralement la nature, les fleurs, les papillons. Elle va chercher l’essence. C’est comme si elle allait chercher une forme de vie plus humaine, plus simple, plus pure. Alors elle va vers cette forme de vie, et elle nous dit : « je préfère la nature… Ces choses… » après avoir vécu un véritable cauchemar en ville.

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Sina Regnault : Si l’on admet que le cinéma est un art, vous le rapprocheriez de la peinture ou du théâtre?

C’est une question difficile. Il est vrai que dans mes films, il y a beaucoup de références à la peinture, à la sculpture, à l’architecture, mais il y aussi des références au théâtre, parce que c’est théâtral un peu : les acteurs, leurs gestes, cela raconte une histoire, comme sur une scène. Mais aussi… (Réflexion) les tableaux racontent eux aussi une histoire, avec une immobilité certes, mais ce sont des histoires. Le cinéma est un mélange entre ces deux arts, je pense. C’est à la fois de la peinture pour son côté esthétique, visuel, et du théâtre parce qu’il y a des acteurs dedans.

William Couette : En évoquant l’art dans le cinéma, nous ne pouvons pas passer à côté de la question du spectateur. De nos jours, le film de genre a tendance à mettre l’accent sur le spectateur consommateur. Qu’en pensez-vous ?

Oui bien sûr. Vous parlez du cinéma américain. Le cinéma américain est un cinéma de consommation. Un cinéma commercial fait par les effets spéciaux, sans que cela ne soit utile. Je trouve ça plus intéressant d’aller voir des films européens. Ou alors des films qui viennent d’Amérique latine, du Mexique, d’Argentine et d’Extrême-Orient : Corée du sud, Japon, Hong Kong. Ce sont des films plus intéressants parce qu’ils ont une âme, une profondeur plus intéressante, ils réfléchissent plus à la psychologie, pas seulement au spectacle avec les explosions, les flammes, toutes ces choses…

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Sina Regnault : Et justement, vous avez dit à Richard Stanley (qui se trouvait au PIFFF il y a deux jours pour parler de son film Hardware) que c’était préférable de montrer des détails comme une main qui se coupe sur du verre, par exemple, qu’une scène de décapitation directe – qu’il était préférable de suggérer plutôt que de montrer la violence de face.

Oui, oui, exact. J’ai dit à Richard Stanley que cela pouvait être plus significatif, que la scène ne pouvait que gagner en autorité. Et que les personnages ne pouvaient en ressortir qu’avec plus d’âme.

Quand on voit Suspiria pour la première fois, on a vraiment l’impression d’avoir un opéra visuel devant nos yeux, une conjugaison des sens que sont l’ouïe et la vue. La musique, c’est très important pour vous ou c’est un détail ?

C’est une chose très importante, même avant Suspiria (La « trilogie animale » avec Ennio Morricone. Ndlr). Dans Suspiria, c’est un mélodrame, une sorte de… (Hésitation) d’opéra rock, avec toutes ces filles, ensemble… Comme ça.

Encore à l’état juvénile.

Oui, des jeunes femmes en train de grandir, et c’était intéressant de les exposer comme ça, avec cette musique. La musique, c’est un personnage qui les entoure. C’est la présence des entités du diable qui est là, dans la maison, en train de rôder. Les sorcières sont d’abord musique avant d’être autre chose.

Avant de les voir à l’écran, ce qui prend un certain temps, comme dans Inferno. Pourquoi avoir changé de directeur de la photographie entre Suspiria et Inferno ? Il y avait une raison particulière derrière ce choix ?

Oui. Les sorcières prennent leur temps avant de se révéler. Exacte. Parce que Luciano Tovoli travaillait sur un autre film alors il fallait attendre 4 mois, et moi, je ne pouvais pas me permettre d’attendre…

William Couette : Pour en revenir à Opera, il y a ce côté baroque très fort que l’on ressent à l’écran. On a l’impression que le montage précède la réalisation. Comment travaillez-vous le montage en général ? Et comment avez-vous travaillé le montage d’Opera ?

Le montage est pour moi une chose facile : je tourne les scènes nécessaires, et c’est bon ! Le montage n’est pas d’une grande difficulté. J’ai déjà tous les plans précis écris à l’avance, tableau par tableau.

Sina Regnault : Vous avez mis en scène des opéras. Quelle est la différence avec la mise en scène d’un film? Quels sont les enjeux ?

C’est presque la même chose qu’un film. C’est un film qui change de prise chaque jour, c’est tout. Chaque jour, on va changer quelque chose… Je trouve ça intéressant de travailler avec les gens qui chantent. Ces chanteurs, ils ne sont pas forcément habitués à « réciter », ils sont habitués à rester là et chanter. C’est tout. Seulement, j’aime quand ils font les acteurs, et eux aussi aiment ça en général : jouer, en plus de chanter. Mais au final, c’est la même chose. Lorsque l’on joue en chantant, la voix devient plus belle. Un opéra est fait pour être joué aussi bien que chanté.

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Et dans ce film, le metteur en scène est également réalisateur de film d’horreur. C’est amusant.

(Rire) Oui, j’ai souhaité faire quelque chose d’un peu biographique, cela m’a beaucoup amusé. Et je suis très content car le film qui ressort est dans sa version complète, c’est le « Director’s cut ». Le distributeur, Orion, avait coupé 15 minutes du film au moment de sa sortie initiale, c’était horrible.

Où étaient situées ces coupures ?

C’était des scènes considérées comme « dures », et quelques scènes de dialogues qui n’étaient pas perçues par eux comme importantes. Une stupidité… Opera est un film important pour moi dans ma carrière, dans ma vie.

Si nous avons le temps pour une dernière question. J’aimerais savoir s’il est vrai que l’enfance, pour vous, est la plus importante base de nos expériences. Là où notre sensibilité se forge, et où tout notre être se construit ?

Oui, tout à fait, je pense que les expériences que nous faisons dans notre enfance sont la chose la plus importante. Lorsque quelqu’un fait un film, ou écrit un livre… Pour un artiste, les expériences qu’il fait dans son enfance sont déterminantes. J’ai essayé de m’en servir pour mes films, d’utiliser mes expériences, indirectement, à travers l’image avant tout : les formes, les sons et les couleurs – pas nécessairement à travers du concret.

Opera sera édité dans sa version complète et restaurée par Le Chat qui Fume http://www.lechatquifume.com/ Sa sortie est prévue courant 2017.

 

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3 réflexions sur “Rencontre avec Dario Argento au PIFFF – Paris International Fantastic Film Festival

  1. Très intéressant ! Toutefois, ayant vu Opéra (il serait d’ailleurs plus simple de dire que j’ai vu tous les films de celui que je considère comme un des plus grands réalisateurs), j’ai été assez déçu. Le film n’est pas mauvais, mais lorsque je le vois à côté de chefs d’oeuvre tels que « Profondo Rosso » ou « Phenomena »…

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    1. Deux grands films. J’aime beaucoup « Phenomena », on dirait un remake de « Suspiria » avec une fille différente : la magnifique Jennifer Connelly que Sergio Leone conseilla à Argento pendant le tournage de « Il était une fois en Amérique ». J’ai conscience que « Opera » ne fait pas l’unanimité mais il a une certain aura. Sans que je puisse vraiment l’expliquer, je l’apprécie grandement, peut-être même davantage que « Le Syndrome de Stendhal » pourtant jugé plus intéressant (dans la même période).

      Aimé par 1 personne

      1. Phenomena, Suspiria… Les grands noms de Dario ! Je suis entièrement de votre avis concernant Opéra… Pas aussi bien que les précédents, mais toutefois un film intéressant, avec une intrigue recherchée. Quant au syndrome de Stendhal, avec la Troisième mère, je crois que ce sont les deux seuls que je n’apprécie pas… Peut-être justement parce que je n’ai plus l’impression de voir des films du même réalisateur qui m’a tant ébloui avec des films incroyables.

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