Rencontre avec Luc Lagier, fondateur et animateur de l’émission « Blow Up » sur ARTE

Inspiré par la démarche du film de Michelangelo Antonioni, l’émission Blow Up sur ARTE tente de percer les mystères du cinéma à partir de détails qui le caractérise. En plus de 250 épisodes et depuis maintenant 6 ans, Luc Lagier et son producteur (Camera Lucida) égayent la page cinéma du site Arte.tv. Véritable processus ludique dans lequel il est bon de se perdre, chaque émission de Blow Up se concentre sur un point et passe en revue tous les films dans lesquels ce point est présent.

Nous avons rencontré Luc Lagier pour parler des raisons de sa démarche unique en son genre dans le paysage audiovisuel français.

Sina Regnault : Blow Up ailleurs que sur le web, est-ce envisageable ? 

Ce n’est pas certain. Il s’agit d’un accord tacite avec les producteurs et distributeurs des films évoqués dans l’émission, c’est pour ça que l’édition de DVD est inconcevable par exemple. Ils savent qu’on existe, ils sont au courant et nous laissent utiliser des contenus non libres de droit sous cette condition et pas une d’autre.

Pareil pour des avant-premières dans les salles de cinéma avant les séances ?

Oui car cela va de pair avec le fait de payer une place, et nous n’avons pas de budget pour les droits. L’idée de Blow Up, c’est de faire de la promotion pour les films.

J’espère faire sourire dans Blow Up, j’espère un peu faire réfléchir, et surtout j’espère donner envier d’aller découvrir les films en salles, à la télévision ou en DVD.

Je montre des extraits courts, c’est frustrant. Il faut que les extraits donnent envie de voir la « vraie chose », sur un bon écran, ou n’importe quel autre support d’ailleurs. Je ne me considère pas comme un ayatollah de la salle de cinéma. Dans mon top 20 ou top 50, il y a tellement de films que je n’ai pas vu au cinéma, mais en vidéo. Des films de Brian de Palma, entre autres, découverts soit à la télé, soit en VHS. Le feeling est plus fort que le format. Blow Out par exemple, c’était terrible, je l’ai vu dans une qualité médiocre, avec Depardieu qui doublait Travolta, entrecoupé de publicités pour pantalons… Cependant, je me rappelle très bien avoir accroché immédiatement. C’était assez fort.

Vous avez vu Blow Out (le remake du film d’Antonioni où l’enregistrement sonore remplace les photographies) avant Blow Up ?

Oui, je fais partie de cette génération qui a grandi avec ces films diffusés à la télé. La télévision m’a fait découvrir les années 70, puis la grande vague des films d’horreur qui a suivi, ainsi que des films vraiment décalés. J’ai découvert le cinéma populaire avant de découvrir à la fac Dreyer, Bergman ou Tarkovski qui sont aujourd’hui des objets que je préfère à beaucoup de choses que j’ai découvert dans les années 80. Mais ce n’est pas grave car il y a un virus qui est passé à l’époque. Le virus du cinéma peut arriver par n’importe quel objet.

videodrome-cronenberg
Videodrome de David Cronenberg (c) Universal Pictures 1984

La télévision a vraiment été importante pour moi. Mon premier cinéclub, ce n’était pas la Cinémathèque, mais le cinéclub de Patrick Brion (sur France 3), et celui de Claude-Jean Philippe (sur Antenne 2). Ils passaient des films extraordinaires. Mankiewicz, Fellini, les cycles étaient impressionnants.

A quand remonte votre passion pour le cinéma exactement ? Le lycée ? La fac ?

Très bonne question. Ma passion pour le cinéma remonte au collège. C’est l’influence d’une grande sœur qui lit et collectionne les PREMIERE, et leurs affiches. Il y a eu une influence familiale assez forte. Et ça vient également (je le dis en rigolant, mais c’est vrai) d’un désamour pour le foot. Il s’agit de ma première passion. En 85, 86, à la fin de Michel Platini environ, je me plonge dans la passion du cinéma qui remplace complètement la passion du foot. Cependant, il faut bien des films fondateurs, et il y un film pour moi qui l’a été, c’est Vertigo (d’Alfred Hitchcock) que j’ai découvert à l’âge de 14 ans. Quand il est ressorti en 84, j’avais 12 ans. J’ai le souvenir d’un film terrifiant, j’avais des sueurs froides, et c’est le cas de le dire… J’en ai transpiré dans la salle de cinéma. Aujourd’hui, quand je le revois, je me dis que c’est un film d’amour incroyable, très morbide certes, avec des scènes de cauchemars impressionnantes, mais le sentiment de la peur, je l’ai adoré. Il ne m’a pas quitté. Depuis, j’adore avoir peur au cinéma. Les Innocents de Jack Clayton, Les Dents de la mer aussi, tous ces films m’ont fait adorer le cinéma d’angoisse et d’épouvante. Puis, il y aussi des chocs de couleurs : Le Tombeur de ces dames de Jerry Lewis, c’était un « choc de  couleur » qui m’a fasciné.

Les années 80, « c’était quoi » ?

C’était intéressant. Début 80, il y avait les classiques, mais il y avait aussi l’émergence d’une nouvelle vague assez étrange. De Palma sortait des films comme Scarface et se faisait descendre par la critique. Il y avait aussi Scorsese qui n’était pas encore le génie établi aujourd’hui. Il y avait John Carpenter, dont la plupart de la presse officielle se moquait. Dario Argento, Paul Verhoeven, il y avait tous ces cinéastes qui surfaient sur une même écume, plus tard métamorphosée en raz-de-marée.

C’était des cinéphiles aussi pour la plupart, sans doute traversés par les mêmes préoccupations que vous par rapport au cinéma dit « classique », en opposition aux nouveautés.

Complètement oui, les gens avaient envie de découvrir ce cinéma plus borderline, moins officiel. Ces cinéastes parlaient à un public caché, qui ne fréquentaient pas forcément le Festival de Cannes ou la Mostra de Venise.

Et à partir de quel moment vous vous êtes dit : de cette passion, je veux en faire un métier?

Ce qui s’est passé, c’est que j’ai tout de suite écrit sur le cinéma. Je ne pense pas qu’on puisse faire ce métier si on n’écrit pas. Il faut écrire beaucoup.

Je n’ai cessé d’envoyer des critiques aux Inrocks, aux Cahiers du cinéma… Et même avant ça, je n’ai cessé d’écrire de longues analyses à propos de tous les films que je regardais.

J’ai relu récemment les cahiers dans lesquels j’écrivais. Ils étaient parfois remplis de bêtises incroyables. Je disais que L’Ours de Jean-Jacques Annaud était un film « sincère », alors que ça ne veut rien dire… Highlander était classé 13e, c’était insensé. Mais ce que je fais aujourd’hui n’aurait pu devenir une réalité sans ces écrits d’adolescent, et ces top 10, top 20, infinis. Quand je revois ces classements, il y a une grosse lettre entourée, puis un alinéa, puis : Vertigo, etc. C’est similaire à l’affichage que je fais dans l’émission ou que j’ai fait dans mes documentaires. Le goût pour les chiffres et les classements est partagé par beaucoup de cinéphiles. Les mettre en scène, en valeur, découle logiquement de ce goût.

A quel moment une opportunité s’est présentée à vous ?

Au lieu de faire l’armée, à l’époque il était possible de faire objecteur de conscience. Il y avait une liste d’environ cinquante associations qui acceptaient les objecteurs de conscience, et il fallait appeler tout le monde pour avoir une place quelque part. Dans le cinéma, il y avait environ quatre ou cinq associations. L’Agence du court métrage, la Cinémathèque en faisaient parti… L’Agence du court a accepté et je suis rentré dans le monde du cinéma comme ça. Ce qui ne m’a pas rendu critique de cinéma, mais ça m’a permis d’intégrer le milieu, de voir des films, de rencontrer des acteurs du cinéma : des directeurs de salles, des distributeurs. C’était formidable. J’ai eu la chance de rencontrer des gens intéressants comme ceux qui dirigeaient Les Écrans fantastique (revue sur le cinéma fantastique), et plus tard d’avoir pu faire un bouquin avec Jean-Baptiste Thoret.

Vous l’avez rencontré là-bas ?

Oui. Le véritable tremplin, c’était ce livre sur John Carpenter (Mythes et masques : les fantômes de John Carpenter, Éditions Dreamland, 1998). Parce que John Carpenter a accepté de se confier à nous, et avec Jean-Baptiste, on a pu le rencontrer, chez lui. C’était notre premier voyage à Hollywood. Il y avait un côté assez jouissif dans ce séjour, et à partir de là, comme le livre a bien marché, toute une génération nous a soutenu. Ça a permis, et pour Jean-Baptiste, et pour moi d’avoir sur nos CV quelque chose d’assez conséquent.

Que faisait-il à l’époque ?

De la critique, il vivait de ça. Il écrivait aussi pour un éditeur de VHS.

Animer des séances de cinéma, ça vous dit ?

Oui, je l’ai beaucoup fait avec Court-Circuit, entre 2006 et le début de Blow up, pendant 5 ans. Je faisais des séances d’accompagnement sur Hiroshima, mon amour, qui était au programme du bac une année. J’ai adoré ça.

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Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais (c) Tamasa Distribution (1959)

La parole publique, c’est un boulot de dingue. Il faut apprendre par cœur un texte et ne pas le restituer par cœur, c’est un deuxième travail. Je le ferai avec grand plaisir si j’ai plus de temps un jour. C’est très épanouissant.

A propos de Blow Up, il y a une question que j’aimerais bien vous poser. Vous avez une démarche que l’on pourrait qualifier d’empirique, c’est-à-dire que vous partez de l’expérience pour aller vers la connaissance. Vous pensez qu’il y aura un essoufflement de ce processus un jour, à force d’explorer ces catégories, ces sous-catégories. On imagine que Le lit au cinéma pourrait devenir Le lit King Size au cinéma, puis Le lit King Size à baldaquin, ou encore, Le lit King Size à baldaquin avec une ossature en bois, etc ?

C’est toute la question. J’y pense souvent. A quel moment vais-je arriver à ce stade? Je ne sais pas. Avec mon producteur, on s’était dit dès le départ : « On va lancer Blow Up. On va tenir 6 mois, et après on verra. » Ces 6 mois sont devenus 1 an.

Et maintenant 6 ans.

Je ne peux que constater aujourd’hui que mes thématiques premières étaient trop larges. La salle de bains, par exemple, c’est aussi la douche et la baignoire, le lavabo, la toilette du matin, etc. Aujourd’hui je ne cesse de couper mes premiers thèmes. Comme Thierry Jousse avec ses B.O de films. Il s’est rendu compte que la thématique « Les musiques d’Ennio Morricone » était trop large. Il y a « Ennio Morricone à Hollywood » et « Ennio Morricone en Italie », voire même dans d’autres pays. Tout est déclinable. On a été naïfs de croire qu’on pouvait épuiser des sujets en si peu de temps. On peut toujours être plus précis. Et j’aurais mille exemples par rapport à ça. Cependant, il est vrai que la notion d’essoufflement est toujours un peu présente.

Est-ce pour ça que vous faites des chroniques ironiques, je pense à la vidéo « Le Cheveu chez Tavernier par Benoît Forgeard » ?

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Isabelle Huppert dans Le Juge et l’Assassin (c) Studio Canal – Blow Up Camera Lucida

« A chaque fois que vous admirez une scène au cinéma, il y a fort à parier que des cheveux sont présents. » Benoît Forgeard (extrait de l’épisode).

Oui, tout à fait, j’essaye de varier les tons. Au début, je faisais tout. C’était un travail encore plus conséquent qu’aujourd’hui. Je me suis dit qu’il fallait d’autres voix récurrentes. Joseph Morder par exemple (3e numéro de l’émission intitulé « Paris par Joseph Morder »). Le premier fut Philippe Truffault, et ensuite Thierry Jousse. Il fallait quelqu’un qui revienne tous les mois ou tous les deux mois pour que les spectateurs puissent l’identifier. Je ne fonctionne pas avec un comité de rédaction. Je suis aidé par un monteur mais je n’ai pas de comité autour de moi qui m’aide à trouver les films, à m’orienter, etc. L’internaute le ressent je pense, c’est une mémoire qui parle, multiple, celle des réalisateurs à travers les « Recut », celle des chroniqueurs, la mienne, et de la cinéphilie en général. Les chroniques sont sans fin.

Les « Recut » font-ils de bonnes audiences ?

Moins que les tops 5. Les tops 5, c’est ce qui marche le mieux.

Quelle est à ce jour la vidéo qui a eu le plus de succès ?

C’est la vidéo sur les pires films de requins que j’avais faite il y a 3 ans. 750 000 vues. Les Chats au cinéma : 50 000.

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Sharknado d’Anthony Ferrante (c) Free Dolphin – Blow Up Camera Lucida

Quand on atteint 10 000 vues, on est content, le contrat de base vis-à-vis d’ARTE est rempli. Cela dit, je n’ai aucune contrainte. Blow Up est un projet où je suis totalement libre. A condition de rendre la copie rapidement. Il faut jouer le jeu du magazine, je n’écris pas une thèse.

http://cinema.arte.tv/fr/magazine/blow-up

Propos recueillis par Sina Regnault.

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