Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio

Le jeudi 29 juin sera projeté une deuxième fois Voyage of Time de Terrence Malick, son film le plus expérimental qui a pour but de rendre hommage à la nature et à l’univers. Un projet ambitieux. Avant lui, Goedfrey Reggio a réalisé dans les années 80 une œuvre devenue culte en trente-cinq ans d’existence, au point d’apparaître dans la liste des films les plus expérimentaux de beaucoup de cinéphiles.

Koyaanisqatsi a en effet pour thème le voyage temporel de l’humain sur la planète terre. Il est à la fois image et son et s’apprécie bien sûr en copie restaurée, muni idéalement de bonnes enceintes, car au poste de commande se trouve également Philip Glass, copilote fusionnel de la Trilogie des Qatsi, précurseur et génie de la « musique minimaliste » new-yorkaise. Du début à la fin, le film passe en revue les lieux que l’être humain du XXe siècle a mis sous cloche pour former la « culture populaire » : la vallée de la mort, Los Angeles, les gratte-ciels de New York, des paysages industriels géants, ainsi que le Kennedy Space Center. Autant de lieux régis par un rythme de défilement des images similaire à celui que l’on ressent avant de mourir.

Dépourvu de voix off, Koyaanisqatsi parvient à nous transporter dans une dimension peu visitée par le cinéma, celle de l’Absolu philosophique propre au néant nietzschéen ou à la phénoménologie, tout cela avec divertissement, coupures habiles, et un je-ne-sais-quoi qui travestit le temps écoulé en dix minutes au lieu d’1h27. Un exploit pour cette case devenue essentiellement contemplative, voire résolument statique, désertée par les cinéastes. Nous recherchons d’ailleurs des salles capables de le projeter à nouveau car il y a urgence de le revoir, aujourd’hui bien plus qu’il y a 10 ans, compte tenu des récentes nouvelles en provenance de l’Amérique.

De la hauteur

Koyaanisqatsi est le moyen le plus efficace de prendre conscience de ce que nous sommes sans avoir besoin de faire un cycle de philosophie à la Sorbonne. En effet, transposé à l’étude de l’expérience de la conscience, ce film correspond à un essai qui vise la formule suivante : nous sommes sur ce globe depuis moins de temps que prend une cellule pour se reproduire. Le message générique de Terrence Malick dans Voyage of Time. Celui-ci osant jusqu’à l’utilisation d’images de synthèse pour retranscrire le jurassique et son atmosphère secondaire, dénigrant donc l’évocation pour l’illustration concrète de ce passé –  déjà montré dans The Tree of Life, sa Palme d’or.

Reggio, plus ancien, a été obligé de composer avec les moyens de son époque : le Time-lapse des caméras Panavision et les prises de vue par hélicoptère, la caméra clouée à l’engin, laissant la bobine s’écouler le long des massifs montagneux et urbains, impressionnants par leur justesse. Les humains chez Godfrey Reggio sont présentés comme des masses virevoltant dans des formes, inconscientes de leur propre évolution, marchant au ralenti ou en accéléré vers le vide. Et c’est pour cela que Koyaanisqatsi est un film si particulier, parfois caricaturé, mais rarement égalé. Il s’agit d’un point de vue presque divin, ne prenant pas en compte la subjectivité, libérant notre image de la morale pour présenter un tableau global de la situation, avec un aspect de rêve extraterrestre ou de réalité extra-humaine pouvons-nous dire, celle des dieux.

Son but en tant que cinéaste aura été de prendre de la hauteur, de sortir de la caverne, où chaque sentiment est projeté sur la rétine, et d’aller à l’extérieur, où se trouvent des « vérités » meurtries.

Pour mieux voir la fin

La hauteur atteint des dimensions effrayantes lorsque la scène finale apparaît sur l’écran. C’est une fusée qui explose en plein vol, et qui retombe à l’état de décomposition, tournoyant au rythme du clavier de Philip Glass dans une chute vertigineuse, au beau milieu de la couche atmosphérique, faisant retomber avec elle aussi bien des croyances de supériorité face à la nature que tous les espoirs portés par la défense de l’environnement jusqu’à présent, et ce au regard des images gardées en mémoire de villes nocives et de déchirements sociétaux, élevées au même niveau que cette chute, suivie par la caméra, fatalement, cruellement, mais sublimement, se désagrégeant peu à peu, jusqu’à leur disparition totale, sans laisser aucune trace. Une scène connue pour propager une vague de frissons sur tous les spectateurs qui se trouvent devant. On y entend dans la foulée un mot en hopi, répété comme une prière, et incanté dans ce qui ressemble à une transe, traduit par « la vie se désintègre » : Life Out of Balance, en référence au cycle de l’écosystème, que l’on peut également traduire par : la vie se forme, se défait et mue à nouveau. Littéralement : Ko-yaa-nisqatsi. 

Conclusion

Avec ce film, Godfrey Reggio s’est affirmé comme le seul metteur en scène de l’allégorie de la caverne de Platon, mais aussi l’inventeur d’une certaine expérience cinématographique faisant place au regard renaissant, celui du nouveau-né, adopté par Terrence Malick avec Voyage of Time : nouveau venu dans ce genre précis auquel nous sommes sensibles.

Produit en 1982 par Francis Ford Coppola, Koyaanisqatsi est aujourd’hui conservé au célèbre National Film Registry de Washington. Il constitue le premier volet d’une trilogie des Qatsi (Powaqqatsi en 1988 et Naqoyqatsi en 2002), incontournable pour tous les amoureux d’objets filmiques rares.

Bonus

koyaanisqatsi Sina Regnault Pour lamour du cinema

Magie du cinéma, la séquence finale est en réalité divisée en deux fusées différentes. La première, sortant de la plate-forme, est Saturn V portant Apollo 12 vers la lune en 1969. La fusée qui explose est l’Atlas-Centaur, un essai sans pilote datant de 1962. Les images du film n’ont donc aucunement pour but d’esthétiser des faits tragiques incluant des victimes. Nous soulignons également que la langue hopi d’où est extrait le titre du film provient des traditions uto-aztèque ne connaissant pas l’orgueil.

Sina Regnault

 

 

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3 réflexions sur “Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio

  1. Coucou. Ça fait toujours plaisir de lire des écrits d’admirateurs de l’oeuvre magistrale que constitue Koyaanisqatsi (j’ai d’ailleurs moi aussi abordé un peu le sujet : https://lafillekraken.wordpress.com/2017/06/10/un-autre-regard-filme-sur-le-monde-koyaanisqatsi-baraka-et-human/). En plus ton analyse est hyper poussée et l’approche philosophique que tu as de ce film est très intéressante. Je ne connais pas Voyage of Time, tu m’as donné envie de le voir ;-). Bonne continuation !

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou. Merci ! Je te conseille également La Planète sauvage, en replay sur Arte.tv pendant encore 3 jours, si tu ne l’as pas déjà vu. Bonne journée.

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