L’île d’Ibiza vue par Barbet Schroeder. L’histoire du mythe.

Barbet Schroeder est le réalisateur de More, 1969, son premier long métrage, tourné à Ibiza dans la maison de sa mère. Le film deviendra rapidement un phénomène de société, influençant des voyageurs du monde entier. Quarante ans plus tard, il y retournera pour filmer Amnesia, 2015, la touche finale de l’histoire de More formant en deux parties un magnifique portrait de cette île où il séjourne plusieurs mois par an.

 

Ibiza, repère d’anciens nazis

Dans les années 1950, Ibiza est le repère d’anciens nazis protégés par le régime de Franco.  Emil Schilinger et sa femme, propriétaires de l’hôtel restaurant El Corsario, accueillent des expositions mêlant performances pseudo-artistiques et traditions vikings. C’est aussi le cas de René Fonjallaz, ancien champion de bobsleigh et soldat qui dirige secrètement le restaurant El Patio à San Antonio.

« L’île était pleine d’anciens nazis protégés par Franco, comme nos voisins, qui essayaient de vivre discrètement. » explique Barbet Schroeder en interview. « J’ai le souvenir que personne ne disait rien parce qu’on se craignait mutuellement… »

Cette cohabitation prospère et lorsque débute le tournage de More, elle bat toujours son plein. « Un dénommé Vogel salue le soleil à l’hitlérienne à Cala Vedella dans les années 1970 et organise des réunions d’anciens SS », écrit le philosophe Yves Michaud dans son livre Ibiza mon amour. L’île, de par sa situation géographique et son histoire, a toujours bénéficié d’une grande liberté car les régimes successifs n’y voyaient aucun intérêt. Longtemps, elle est restée dans une grande misère et cachée, idéale pour les criminels de guerre.

Les deux personnages de More interagissent dès leur arrivée avec l’un d’eux, le docteur Wolf (personnage imaginaire), reconverti dans le trafic de drogue, reproduisant un lointain procédé hérité du IIIe Reich : la coercition psychologique. Les drogués lui obéissent naturellement en échange de quoi ils bénéficient d’une intensité durable de plaisir.

Quand sort More en France en 1969, le pays est alors en plein essor du mouvement hippie et ne voit pas ce danger. Il est d’avantage question de vivre une expérience que de réfléchir à ses conséquences. Les deux héros de More, Estelle et Stephan, marginaux pieds et poings liés par Wolf, sont une photographie de l’époque dans ce qu’elle a pu avoir de plus sordide. Le côté noir de ces voyages. Mais cela ne les pas empêché de devenir iconiques.

 

More, symbole d’une nouvelle génération

More met en scène le destin d’un jeune allemand, Stephan, qui un jour fuit la grisaille à la recherche d’argent et de filles. Son trajet en auto-stop le conduit à Paris où il fait la connaissance de Charlie, joueur de poker et escroc. Ensemble, ils font des crimes insignifiants, errent dans les faubourgs, vainement. Au cours d’une soirée, Stefan croise le regard d’Estelle, une jeune américaine, sosie de Patricia dans À bout de souffle, mais celle-ci doit partir pour Ibiza. Il décide alors de la rejoindre sur l’île. La magie débute. Ils sont accueillis là-bas par une communauté Flower Power et s’aiment librement pour un certain temps au rythme des vinyles de Pink Floyd et du tintement des glaçons.

Mais en réalité Stephan et Estelle ne sont pas des « hippies ». Ils sont des « perdus », des égarés, soumis à l’horoscope de la défonce sur cette île lointaine, à des centaines de kilomètres de tout, et qui peut, si les circonstances sont réunies, se métamorphoser en Calypso Island instantanément. Dans l’Odyssée, Calypso (Estelle) a une île secrète entre le Maghreb et le continent européen. Amoureuse éperdue, elle y retient Ulysse (Stephan) alors forcé de pratiquer l’hédonisme du corps et la méditation avec un programme organisé en trois points : évasion, addiction et perdition.

« Aujourd’hui, il y a toujours des hippies sur l’île, mais ils sont vieux », dit Yves Michaud. Ces sont des survivants. Souvent ceux qui ont réussi à retrouver leur ville natale, Ithaque, pour un moment, et qui sont repartis ensuite.

Le deuxième film de Barbet Schroeder ayant pour cadre Ibiza est Amnesia, 2015. On y retrouve une Calypso plus âgée, Martha, emprisonnant un jeune allemand fougueux, Jo.

Amnesia, l’émergence techno

De Berlin et Londres arrivent dans les années 1980 un tout nouveau genre de marginaux, plus bruyants que les hippies, plus riches, plus connectés, attirés en masse par le sillon des harpes laser qui s’envolent de l’île. Ils voient en cette terre un terreau fertile pour leurs expérimentations musicales. Le grand remplacement commence. Les clubs d’Ibiza à cette époque sont comme des patients anesthésiés qu’on aurait oublié de réveiller après l’opération. Dix ans après, en 1990, Le Pacha, Le Privilège, Space et l’Amnesia se disputent le titre de « meilleur club du monde » sur une diagonale ne dépassant pas vingt kilomètres. Le personnage crée par Barbet Schroeder (Jo) arrive à Ibiza pour cette raison, prêt à en découdre, armé d’un micro et d’un synthétiseur. Le hasard fait qu’il emménage à côté d’une musicienne, Martha, compatriote d’un autre âge, ex-violoncelliste et grande traumatisée ayant fui l’Allemagne nazi, puis renié tout espèce de rapport avec ce pays.

Joe tombe peu à peu amoureux de Martha, et pour lui prouver, il compose des morceaux à l’aide de sons enregistrés dans la forêt autour de sa villa, intégrés ensuite dans des « loop » (répétition de sons bruts créant de la musique). Chanceux, il obtient une place de DJ au célèbre club l’Amnesia. Là-bas, il joue ce mélange particulier de percussions, le balearic mix, auquel ne tardera pas à s’ajouter le violoncelle de Martha. Le départ de chacun se voit alors repoussé on ne sait pour combien de temps. Peut-être à jamais.

Ibiza, au service de l’oubli

Barbet Schroeder regrette que le succès de More ait contribué au succès de l’île en termes de tourisme de masse. Aujourd’hui, des millions de personnes affluent chaque année pour visiter ce « lieu de perdition et d’ivresse ». Ibiza est devenu pour beaucoup un moyen d’oublier la difficulté de son travail, la grisaille allemande ou anglaise, et bien sûr, les soucis d’une année bien remplie. L’oubli de soi que recherchent Estelle et Stephan ou l’oubli du passé souhaité par Martha ne diffère pas énormément de ce que recherchent les touristes de nos jours. À la différence qu’au cinéma, cette fuite colore les énergies mutuelles de nuances plus sombres, poétiques, et brouille les pistes entre recherche de plaisir et pulsions suicidaires. More est la recherche indolore du meilleur moyen d’évasion, et en un sens, ce que les héros d’Amnesia ont laissé derrière eux pour vivre leur propre illusion. Projetés dans la même soirée, ces deux films élaborent un portrait saisissant de la victoire de l’oubli sur la mémoire, du renouveau contre le passé indésirable. Il n’y pas de fatalité Voltairienne ou d’infortune anglo-saxonne dans les films de Barbet Schroeder : le retour de bâton du tout puissant n’atteint pas les héros. Et le retour de vacances non plus. Seule demeure une certaine idée de l’infini et de la douceur.

 

Sina Regnault

 

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